CHANTAL DU PONT
 

ENTREVUE AVEC CHANTAL DUPONT

Par Danielle Benoît
AVRIL 2002

En parcourant le texte qui suit, je vous convie à découvrir l’artiste vidéaste Chantal duPont. La sensibilité de son oeuvre m’a poussée à vouloir mieux connaître cette artiste qui exposera dans le cadre de l’événement Corps + machine. J’ai découvert une personne qui s’investit totalement dans son travail. Pour Chantal duPont, l’art est devenu une raison d’être et elle dit : « je ne pourrais pas vivre sans créer ». Dans sa vidéo De cœur et de paroles (1999), elle déclare : « l’affirmation de mon identité passe par ma création ». Pour la vidéo Du front tout le tour de la tête (2000) qu’elle présente dans le cadre de l’Événement Corps + machine, Chantal, malgré la maladie, a mis tout en place dès le début afin que cette oeuvre rejoigne l’autre, le public. Elle a ressenti comme essentiel l’acte de poursuivre sa création.

Chantal duPont s’inspire de son vécu, de son quotidien, de son enfance où elle puise cet humour qui nous touche tant. L’amour, l’identité, le temps, la mémoire sont parmi les thèmes qu’elle privilégie.

Tout d’abord, il m’est apparu intéressant de partager avec vous certains propos tenus par Chantal duPont qui mettent en lumière ses débuts, son intérêt pour la vidéo et la peinture, sa démarche artistique, plus particulièrement dans certaines de ses oeuvres dont Du front tout le tour de la tête.

SES DÉBUTS

Elle entreprend ses études à l’Université Concordia puis à l’École des Beaux-Arts, de Montréal, en peinture, en gravure et en pédagogie artistique. Plus tard, dans le cadre de ses études universitaires (maîtrise et doctorat en éducation artistique), elle s’intéresse à l’évolution graphique chez les enfants du primaire et, plus particulièrement, à la conception et à la réalisation d’outils pédagogiques filmiques pour déclencher des activités de création plastique auprès d’élèves de 6 à 9 ans. Cet intérêt est motivé par son souci d’expérimenter l’image en mouvement et le son comme déclencheur créatif auprès des enfants. Le cinéma est au rendez-vous puisqu’elle crée un premier film, Le tombril (1969), puis à partir du même contenu, un deuxième, L’anneau magique (1979 ). Dans le cadre de ses études de doctorat, elle fait l’analyse de la " reconstruction par des enfants de 6 à 9 ans de messages filmiques à structure ouverte ou fermée ". Aujourd’hui, elle réalise que s’amorçait déjà une recherche sur la structure de l’image qu’elle poursuit toujours dans la réalisation de ses oeuvres.

SA DÉMARCHE ARTISTIQUE

Depuis une dizaine d’années, la question de l’identité individuelle et collective est centrale dans les œuvres vidéographiques de Chantal duPont.

Rétrospectivement, son travail artistique témoigne d’un questionnement sur la structure de l’image qu’elle soit sous forme de gravure, de photographie, de peinture ou de vidéo. Dans sa pratique de la vidéo, le texte joue un rôle important et agit sur la structure de l’image.

Aujourd’hui, elle explore de nouvelles formes narratives liées aux nouveaux médias, elle se questionne sur la structure narrative dans la création vidéo. Elle dit à ce propos : « je travaille les petites histoires qui forment des tableaux, qui, par la suite, forment un tout». Par exemple, dans la vidéo Le marché de l’amour (1990), la vidéaste a travaillé avec la chorégraphe et danseuse Ginette Prince. Dans cette œuvre, elle interprète des personnages à la recherche de l’amour : chaque action dansée représente un tableau et chaque tableau, une histoire.

Plusieurs de ses vidéos sont fragmentées et structurées sous forme de tableaux. Nous n’avons qu’à penser à Lettres de souvenance (1996) et à De cœur et de paroles (1999). Il s’agit de tableaux découpés, soit par les gestes du quotidien, soit par les cartes d’identités manipulées par les deux correspondantes.

LA VIDÉO

Deux événements décisifs ont amené Chantal duPont à faire de la vidéo. Le premier est une expérience qu’elle a vécu au théâtre, dans les années 80. Elle s’était jointe à une troupe qui se nommait Les apprentis sorciers. Au sein de ce groupe, ses tâches était très variées, allant de la fabrication des décors aux éclairages, en passant par la réalisation des programmes, des marionnettes,etc. Pour l’une des pièces montées, Chantal a eu l’occasion de réaliser l’un de ses premiers films.

Le deuxième événement est une expérience d’échange culturel et artistique avec la Chine, à laquelle elle a participé en tant qu’artiste graveure canadienne. Sur une période d’un mois, une caméra Super 8 avait permis aux participants de filmer différentes séquences lors de leur séjour en Chine. À son retour, Chantal duPont a coréalisé le film Bons becs de Chine (1983), lequel a pris la forme d’un documentaire d’auteur.

Ce qui intéresse Chantal duPont dans la vidéo, c’est d’abord la notion d’équipe. Pour elle, le travail de collaboration avec les musiciens, les chorégraphes, les écrivains, les danseurs, etc., est très précieux :

« c’est fondamental d’être dans une situation d’interaction, ton travail est remis en question par le point de vue de l’autre ».

Puis, le traitement de l’image vidéo lui permet de jouer avec le mouvement et le temps. Elle dit : « la vidéo permet de travailler, de voyager dans le temps. Tu peux aller vers le passé, le présent ». Elle travaille en étirant, en superposant plusieurs images en même temps.

LA PEINTURE ET LA VIDÉO

J’ai posé la question à Chantal duPont quant à la place qu’elle donnait à la peinture dans son œuvre. À plusieurs reprises, elle a inséré des tableaux dans ses vidéos. Par exemple, dans l’installation qu’elle a réalisée à partir de la vidéo Paroles d’oiseaux à Toro Muerto (1988), elle questionne l’idée du point de fuite. Le tableau est spatialisé et devient un élément de la vidéo, tel un prolongement. Elle utilise des fragments qui sont conservés, travaillés comme si le tableau devenait un objet tridimensionnel qui se développe dans l’espace, dans le lieu l’exposition et dans la vidéo. Ces fragments ou ces tableaux sont utilisés comme de petites histoires.

 

LA VIDÉO DU FRONT TOUT LE TOUR DE LA TÊTE

En 1999, Chantal duPont a été atteinte d’un cancer. De son expérience, elle a ressenti le besoin de créer une oeuvre qui parle de cette souffrance. Sous forme de journal de bord, elle nous livre ses silences, ses émotions. Elle nous guide dans ce parcours qui fait état des transformations de son corps telles que la perte des cheveux provoquée par des traitements de radiothérapie. Une longue scène nous fait voir, tout d’abord, très doucement, qu’elle soulève ses cheveux et, d’un souffle, nous les envoie comme une offrande… Par la suite, son geste se fait plus difficile, mais aussi plus volontaire. À ce moment-là, la souffrance psychologique se fait sentir très clairement. Elle partage avec nous des moments très intenses.

Elle a fait le choix des séquences, mais les a ralentie afin de transposer la réalité et amener ce geste à un niveau poétique. Sinon, " c’était trop difficile à vivre autant pour moi que pour le spectateur ". Elle s’est beaucoup questionnée quant à la pertinence de montrer ou pas la souffrance. Est-ce que l’on filme la souffrance ? Elle a pris la décision de montrer la part obscure de la maladie, celle qu’on cache sous une prothèse, sous une parure.

Mais par la suite, elle nous invite au terrain de jeux…oui…oui, au terrain de jeux. Cette tête dénudée est devenue prétexte à s’amuser, à prendre des identités diverses, à devenir un lieu ludique où roulent des camions rouges, où l’artiste coiffe sa tête d’une branche de fleurs séchées et se crée de nouvelles identités.

Cette œuvre émane d’un fait vécu, mais, pour Chantal duPont, l’artiste, la structure de la vidéo et de l’image demeure essentielle. Tout au long de la vidéo, le cadre demeure le même. Dans son atelier, il y a un grand mur blanc, il devient l’arrière plan. La lumière est importante, elle filme toujours au même moment de la journée. Le cadre demeure fixe et seule Chantal se déplace dans cet environnement, elle pivote sur son banc, elle se relève…elle bouge…des ombrages se créent. Elle dit : " Dans ce projet, je me donne en représentation et la caméra est le public. Il s’agit d’un regard intérieur et, en même temps, d’un mouvement vers l’autre ".

Avec ce film-vidéo, Chantal duPont a gagné plusieurs prix de reconnaissance tels qu’un prix ex-aequo de l’Association Québécoise des Critiques de Cinéma pour la meilleure fiction, court et moyen métrage (2000), le Prix à la création artistique du Conseil des Arts et des Lettres du Québec assorti d’une bourse pour la meilleure œuvre d’art et d’expérimentation en cinéma et vidéo, décerné dans le cadre des 19e Rendez-vous du Cinéma Québécois (février 2001), le Prix Création vidéo au Festival Vidéoformes, à Clermont-Ferrand en France (mars 2001), la Mention du Jury au Festival vidéo d’Estavar-Llivia, France/Espagne (juillet 2001), le Prix spécial du Jury, au Festival VideoLisboa, Lisbonne (novembre 2001). Cette vidéo a déjà été sélectionnée en compétition dans des festivals tels que le Festival international vidéo-création de Locarno (août 2000), le Festival International du nouveau Cinéma et des nouveaux Médias de Montréal (octobre 2000), le festival IMAGES DU NOUVEAU MONDE de Québec (mars 2001).

Cette œuvre vidéographique a eu un grand impact social et c’était la première fois que Chantal duPont avait l’occasion de contribuer dans ce sens. La réalisation de cette vidéo lui a permis d’élargir son public et de diversifier ses canaux de diffusion. « Par l’émotion et l’humour, j’ai tenté de communiquer une énergie nouvelle, un espoir à ceux qui ont à vivre une telle expérience».

L’ÉVÉNEMENT CORPS + MACHINE

Pour l’événement Corps + Machine, Chantal duPont présente la vidéo Du front tout le tour de la tête (2000) et une série de polyptiques photographiques (2002). Les images dans ses œuvres photographiques sont tirées de la vidéo. Elles abordent de façon ludique la question des transformations du corps soumis à des traitements médicaux, le corps assujetti à la machine des sciences et du savoir médical.

La vidéo et les photographies exposées dans le cadre de l’événement révèlent aussi l’omniprésence de la machine de vision à laquelle l’artiste soumet son corps. Sous l’œil cinématique de la caméra vidéo, seul observateur des transformations d’une tête dans tous ses états, le passage du temps y est enregistré et archivé comme de nouveaux territoires à explorer et à imaginer.

L’ENSEIGNANTE

Chantal du Pont est professeure au niveau du baccalauréat et de la maîtrise en arts visuels et médiatiques à l’Université du Québec à Montréal. Dans son enseignement de l’art vidéo et dans les séminaires-ateliers qu’elle donne, elle désire transmettre non seulement ses connaissances mais aussi sa passion pour la création, tout en amenant les étudiants à développer leur sens critique. Pour elle, c’est important de se ressourcer afin d’être en mesure de donner le maximum à ses étudiants.

DES PROJETS EN COURS ET POUR LE FUTUR

Depuis Du front tout le tour de la tête, Chantal duPont n’a pas cessé de travailler. Cette année, elle a consacré une grande partie de son temps à la coréalisation d’un nouveau projet, les.33jrs.d/alexandra.qc.ca qui aborde le thème de la mouvance des identités dans le contexte de la globalisation. Cette production interroge de façon humoristique notre rapport au monde virtuel de l’Internet et pose la question du devenir identitaire dans le contexte du village global. Comment la communication à l’échelle planétaire intervient-elle dans la construction de l’identité individuelle et collective? Le brassage et le mixage des cultures par les nouvelles technologies de l’information questionnent le sentiment d’appartenance tel que nous le connaissons. Selon quels paramètres les nouvelles identités se constitueront-elles?

Elle projette de réaliser une vidéo avec son frère, un moyen métrage d’une durée de 40 minutes, de nature expérimentale, intitulée Quarante jours à rebours, dans le cadre de sa résidence à PRIM. Son projet vidéo porte sur la mémoire et sur ce passage ténu entre fiction et réalité. Le concept artistique repose sur une approche à la fois biographique, documentaire et expérimentale questionnant la structure narrative d’un récit de vie dans sa discontinuité et sa fragmentation. Il ne s’agit pas ici de raconter l’histoire de celui qui soudainement devient prisonnier de son propre corps mais plutôt de faire vivre une expérience qui passe par la mémoire du corps, inscription au présent d’un trou de mémoire. Le point de départ de ce projet est un fait vécu, celui de la perte de mémoire de son frère pendant 40 jours, suite aux complications causées par un anévrisme cervical.

Elle poursuit sa quête artistique avec enthousiasme et passion. Je vous laisse sur ses paroles qui en disent long concernant la création : « me lancer dans un saut périlleux sans savoir l’issue, n’est-ce pas cela vivre ? ».